samedi 31 mars 2018

31 mars


De loin sur la photo, Binh-Dû trouve qu’ils sont mignons, les deux, assis côte à côte sur des chaises en plastique, avec en fond de scène un mur peint en rouge qui semble illimité. Quand il zoome, l’impression se dégrade. Comme une distorsion, comme si l’écart qui séparait les chaises s’élargissait, emmenant chaque personnage dans une portion d’univers distincte. L’un se précisant, l’autre se délitant. Au plus près des visages ça ne va plus du tout, d’un côté il y a une femme d’une évidente intégrité, de l’autre il y a Binh-Dû aux émotions éparpillées.
Face au miroir il se reprend, cet homme est consistant et pas si agité, on aimerait le connaître davantage. On comprend que la jeune femme dont la présence intensifie le mur infini, un instant avant que la photo ne fut prise, et sans doute un instant après, ait eu plaisir à parler avec lui. La salle peu à peu s’était vidée, la photographe s’était approchée, il ne se sentait alors ni inquiet ni insincère mais heureux de ce qu’ils se retrouvent tous trois ensemble, Viens, assieds-toi avec nous, la fête était réussie, non ?
Peut-être est-il le moins bien placé. Ou le seul à gratter l’hypothèse que quelque chose ment. Ni l’une ni l’autre amie, ni même Binh-Dû mais quelque chose à l’intérieur de Binh-Dû et qui se fait fugitivement passer pour lui. Peut-être est-ce ce plaisantin qui le convainc, la nuit, qu’il peut s’envoler en écartant les bras, qu’il est aimé de toute éternité, qu’un champ de protection émane de son désir ? Ou le jour, face à son miroir, qu’il est le plus beau ? (Ou qu'il est hideux ?) À moins que tout soit vrai ; ce qui rien ne réglerait.

vendredi 30 mars 2018

30 mars


Binh-Dû n’aurait pas prêté attention à la jeune femme au demeurant fort jolie qui s’était arrêtée sur le trottoir si celle-ci n’avait attiré l’attention de sa fille sur la pie qui jacassait dans l’arbre. Il n’aurait remarqué ni la pie ni la mère ni la fille. Il était perdu dans ses pensées, il se demandait s’il lui fallait prendre à droite ou à gauche dans le labyrinthe d’allées obliques. Il laissait flotter l’hypothèse de croiser par coïncidence une amie travaillant dans l’une des tours de bureaux avoisinantes, et qui serait sortie fumer une cigarette. Il prévoyait de traverser le parc où les jonquilles déjà seraient fanées, où de nouvelles fleurs auraient éclos.
Dans le parc, Binh-Dû prit faiblement conscience des fleurs. Il pensa à la pie qu’il n’avait vue que parce que la jeune femme l’avait vue, laquelle ne l’avait vue que parce qu’elle réapprenait à voir grâce aux yeux de sa fille. Il se demanda à quelle distance du monde parfois, malgré lui, il se retirait. Perdu dans des pensées oiseuses n’incluant ni fleurs, ni oiseaux ni petites filles et leur mère, ou des considérations d’intendance. Peut-être aurait-il fallu que cette enfant fût la sienne, qu’elle concentrât un intérêt subjectif supérieur à n’importe quoi d'autre – même à une pie jacasseuse – pour qu'il se souvienne de percevoir avant que de penser.

jeudi 29 mars 2018

29 mars


Il y a moi, il y a toi et il y a nous, pense Binh-Dû (il n’est pas le premier). Toujours un élément d’incertitude dans la catégorisation, pourtant cela paraît simple comme un schéma algébrique que même un enfant de maternelle serait en mesure de comprendre. Sans doute les implications gagnent-elles en complexité avec l’âge, Binh-Dû qui a plus de mille ans est de moins en moins convaincu d’être lui-même, pour le dire autrement : l’existence de son « je » est sujette à caution. (Qui paierait ?) « Tu » bénéficie de davantage de stabilité, ou de latitude, du moment que le besoin de se contorsionner dans l’autarcie d’une unique enveloppe charnelle est hors sujet. En l’occurrence, Binh-Dû pense à une personne en particulier, qui serait une autre personne dans d’autres circonstances mais là non plus n’est pas la question. Cette personne, de sexe féminin, il la reconnaîtrait parmi des milliards. Et quand bien même elle changerait, pour lui elle resterait celle à qui s’adresse le « tu » virtuel de ses pensées présentes. Une évidence. Reste à s’arranger avec le « nous », cette chose bâtarde, cette hybridité de fortune, cette créature qui ne tient pas en place. Binh-Dû serait pessimiste, il baisserait les bras. Il n’en a que deux, disons dix doigts pour présenter mieux, oublions les orteils. Et la chose n’est pas une console d’orgue aux multiples registres, Binh-Dû est-il optimiste ? Voilà, encore un « je » qui se perd ! En plus de mille ans, Binh-Dû n’a pas appris à jouer du piano mais – peut-être par une sorte de compensation hasardeuse – il a peu à peu admis qu’on ne gagnait pas grand-chose à vouloir tout contrôler de ce qui advient.

mercredi 28 mars 2018

28 mars


Les ouvriers donnent de grands coups de marteau pour assembler (ou désassembler ?) un échafaudage voisin. Dans les interstices sonores on peut entendre s’élever le chant d’un oiseau nidificateur. Quand les troglodytes mignons auront été chassés par les ouvriers casqués, et que dans les interstices on n’entendra plus qu’une rumeur de maintenance humaine, alors il sera temps pour Binh-Dû de déménager.

Le ciel traversé de stratocumulus correspond parfaitement au désir de Binh-Dû. Oui, c’est exactement ce qui lui convient, cette élévation cotonneuse, ce défilement serein, l’alternance aléatoire des ombres et des ensoleillements. L’affirmation du bleu. L’approfondissement des perspectives. C’est sous ce ciel que Binh-Dû choisirait de vivre sa vie. Comme une attirance érotique vers une certaine qualité de peau.

Contre sa peau Binh-Dû perçoit la raideur du flocage d’une tête de mort, sur le vieux tee-shirt qu’il porte à l’envers. Non pas le devant derrière mais les coutures à l’extérieur. Est-il à ce point à court de tee-shirts ? Ou est-ce encore l’instinct carnivore ? Une femme le croise, un ananas à la main tenu par la rosette, telle une arme dont elle se ferait un plaisir de lui asséner un coup sur le crâne. Peut-être devrait-il porter un tee-shirt bleu ciel.

mardi 27 mars 2018

27 mars


Il ne voudrait pas qu’on le prenne pour un ravi de la crèche mais Binh-Dû aime l’idée de débuter ses journées par un « merci », et de conclure de même à l’instant d’éteindre les lumières. Dès le premier souffle de la naissance, de bon augure, et dans l’exhalaison du dernier soupir (lui aussi de bon augure ?). Entre ces deux extrémités, souvent ça ne rigole pas, mais il reste toujours une part de Binh-Dû pour apprécier le foutoir. Binh-Dû s’identifie volontiers à cette part de lui-même, il se trouverait bien dissimulé à l’intérieur de sa cage thoracique (par exemple, mais ce pourrait être plus bas ou dans des endroits inattendus, même à l’extérieur de lui, un peu partout en somme à l’exception notable de sa boîte crânienne).
                Ce qui se passe à l’intérieur des boîtes crâniennes autres que la sienne laisse Binh-Dû perplexe. Il devrait être habitué depuis le temps, mais malgré certaines similitudes, il continue à se percevoir comme fondamentalement différent des êtres humains, du moins de la quasi-totalité d’entre eux. Ce qui totalise bien davantage qu’une majorité. Pour dire : même chez les minoritaires il se sent marginal. Heureusement il n’est plus tout à fait celui qu’il était. Celui qui mangeait du poulet bien qu’il ait fallu auparavant trancher un cou puis apprêter le cadavre, qui se doutait que l’odeur de chair grillée serait aussi appétissante que celle d’une cuisse ou d’un bras. Il était fier d’une certaine façon d’appartenir à son espèce, d’avoir le meurtre dans le sang.
                Aujourd’hui encore, s’il  ouvre toujours grand ses narines en passant devant une rôtissoire, ce n’est pas seulement pour les petites pommes de terre qui rissolent – dans la graisse et le sang. Il écoute des disques de son enfance où il est question de tuer le chat d’une femme dont on se dit amoureux ou de pousser encore plus loin la passion de l’amour à mort. C’était joyeux, Binh-Dû dansait en levant les bras en l’air. L’esthétique de la violence le faisait se sentir rassasié, vengé, vivant. Est-ce donc qu’il vieillit ? S’il n’en peut plus de ces stéréotypes omniprésents qui constituent sa culture, de cette apologie des sangs tournés, de la résolution des manques par un surcroît d’inintelligence ou de malignité ?

lundi 26 mars 2018

26 mars


Il n’y a pas que le cerisier qui s’empétale à vue d’œil, tous les arbres et arbustes se hâtent de changer d’allure. Binh-Dû accélère lui aussi, bien que le double-vitrage rende sa fenêtre opaque aux voisins lorsqu’il enfile son pantalon. Au-dehors les parfums s’intensifient dans le souvenir du printemps précédent, à chaque fois un étonnement : que la douceur revienne, et sa suavité aux narines. À la campagne, cette sensation confinerait à l’ivresse. En ville subsiste un malgré tout. Les diesels continuent à tuer mais, passant sous un amandier, on croit inhaler un esprit de jouvence. Binh-Dû choisit ses trottoirs en fonction de leurs frondaisons et du sens du vent. Il évite la proximité du chantier d’une résidence tout confort, d’où s’échappe le souffle délétère du béton froid. Il retient sa respiration au passage des sorties de parkings souterrains. Il rebrousse chemin quand apparaît devant ses pas une grille d’évacuation du métro. Au fond, il n’est pas si pressé. Une mésange bleue lance un chant puissant depuis le jardin public qui gravit la butte vers les hautes tours, tous les canaris en cage aux alentours doivent l’entendre. Binh-Dû atteint sa voiture, il s’y enferme ; son pot crache un hoquet puant.

dimanche 25 mars 2018

25 mars


Ce bébé endormi fera tourner les cœurs au bout de ses cils graciles. C’est plus probablement un garçon, les perdra-t-il – ses cils ? Sur la paupière, une petite éraflure souligne la jeunesse de sa chair à croquer, si tendre. Binh-Dû se souvient d’avoir regardé la peau de ses propres bras, de ses mains, lorsque lui-même était enfant, les croûtes de sang séché sur les genoux, et d’avoir su qu’il se régénérait constamment en même temps qu’il grandissait, et d’avoir été persuadé de sa très singulière immortalité.
Chaque jour ou presque Binh-Dû se réveille, passe sous la douche, jette un œil au cerisier du voisin, mange, se rend dans un magasin acheter de quoi manger, croise des passants dans les rues, travaille, parle avec des amis, se couche, etc. Chaque jour il pense, ressent, perçoit des choses et d’autres. Ce faisant il tourne autour d’une verticalité de siphon, le tabou figerait Binh-Dû, son propre reflet dans le regard de la Gorgone : est-ce intéressant ? Il s’agit de trancher une fois pour toutes et au ras du cou.

samedi 24 mars 2018

24 mars


Non qu’il ne se passe rien quand il semblerait que rien n’arrive. Il y a une infinité de grains de poussière qui volettent dans un seul rayon de soleil oblique sur le parquet. Binh-Dû serait-il mort que l’infinité ne s’en trouverait pas réduite d’un iota. Et chacune de ces choses qui passent et se passent est susceptible d’être décrite, la question n’est pas là. La question est dans le choix de dire ou de se taire.

Binh-Dû ne cesse d’échapper depuis qu’il est tout petit à un cocasse accident de circulation, où il serait renversé par une voiture tandis qu’il regarderait marcher une fille dans la rue. Cette fois encore, il s’est repris à temps, rejoignant in extremis le trottoir. En se déportant discrètement sur le côté, il décide que le profil droit de l’ingénue qui marche devant lui n’aurait pas justifié qu’il en mourût.

Assise de biais en face de lui dans ce café, c’est la première fois que Binh-Dû la voit mais il lui semble reconnaître celle qu’elle était trente ans plus tôt et qui lui aurait inévitablement brisé le cœur dans une délicieuse douleur. Le regard paraît-il reste le même du bébé jusqu’au vieillard, si l’on n’en gâche pas l’intelligence. Cette femme ne cessera pas d’inspirer de l’amour. Il la contemple raisonnablement.

vendredi 23 mars 2018

23 mars


Certains jours Binh-Dû ne sort pas de chez lui. Il ne lui arrive pas grand-chose. Des sensations domestiques, des émotions solitaires, des pensées. Raconter des pensées, ça va un temps, c’est à peine plus valable que raconter un spectacle. Ou un rêve. Il y a des psys pour ça. D’autres jours Binh-Dû s’active de multiples façons, trop pour en raconter quoi que ce soit le lendemain. Il ne voudrait pas être de ceux qui consacrent plus de temps à écrire leur vie qu’à la vivre. Loin au centre de la France vit une femme dont les enfants abordent l’âge des amours adultes. La dernière fois que Binh-Dû et elle se sont vus c’était comme s’ils s’étaient quittés la veille, peut-être même avaient-ils rajeunis vu qu’une vingtaine d’années auparavant ils devaient chacun avoir plus de mille ans. Mais ils étaient si inexpérimentés ! Son ambition à lui était de vivre le roman qu’il deviendrait en mesure d’écrire. Elle trouvait qu’il ressemblait à un personnage, pas nécessairement flatteur. La fidélité croise ses jambes en tailleur, les yeux clos Binh-Dû pressent la solution à tous les maux de l’humanité. Dommage qu’un scribe n’assiste pas à ses révélations pour en retranscrire la logique. Le silence s'inscrit sur la page blanche.

jeudi 22 mars 2018

22 mars


La silhouette en manteau rouge se tient immobile sous la pluie. Entre ciel et trottoir, c’est la nuit. À mieux y regarder, il n’y a pas de trottoir ni de chaussée, c’est un sol de terre qui absorbe la pluie, qui parvient à saturation. La fille a les pieds dans une flaque allant s’agrandissant, elle se tient peut-être déjà sur un îlot d’où partent des rides concentriques. En fait de manteau, il s’agit d’un imperméable, du genre poncho avec une capuche. La fille porte aussi des cheveux longs qui pendent sur les côtés, détrempés. Elle regarde Binh-Dû en face, les bras ballants. Telle une apparition. Elle ne sourit pas, son expression est un peu triste, ou seulement perdue, frigorifiée ?
Enfant, Binh-Dû grimpait dans la frondaison d’un magnolia. Il y restait des heures, avec des crayons de couleur. Personne ne soupçonnait qu’il était caché là, pensait-il, même sa mère qui prenait le soleil un peu plus loin ou son père qui appelait parfois, raquette de ping-pong à la main, faisant rebondir la petite balle blanche. Binh-Dû ne dessinait pas aussi bien que l’amie à l’imperméable rouge qui romance en autoportrait sa solitude. Au bout d’un moment il avait mal aux fesses, alors il changeait de fourche. Souvent il cédait à l’appel de son père et courait le rejoindre dans le garage où était dépliée la table verte.
Une danseuse balance ses bras de part et d’autre de son corps, du sol jusqu’au ciel, et les étoiles se décrochent dans le mouvement en fond de scène, comme emportées par l’air déplacé, et le ciel tout entier se met à danser en une rotation cosmique infinie, dans son siège Binh-Dû s’envole à leur suite, il n’est rien qui s’abstienne de filer, ni le temps, ni la joie, ni la tristesse, ni la pluie au sortir du spectacle qui finira bien par fleurir le bitume.

(merci à Anaïs Blanchard)

mercredi 21 mars 2018

21 mars

Le premier jour du printemps, Binh-Dû glissait dans le sommeil quand il ressentit au bas de son ventre l’amorce du saisissement d’une érection. Comme il dormait seul, il put aisément inviter auprès de lui, se nichant à la perfection entre ses membres, contre son torse, l’aimée de son choix. Elle se trouvait comme lui dans un demi-sommeil mais répondit, de tout l’amour qu’ils se portaient mutuellement, à cet élan inopiné de tendresse, leurs hanches se mirent en mouvement suivant un rythme lent et puissant qui évoquait à Binh-Dû un bord de mer ensoleillé, une plage paisible rien que pour eux. L’enjeu était de ne surtout pas hâter l’essoufflement du rêve.
Il aurait aimé que se poursuivent ad libitum les retours du printemps, le déroulement du temps, sa vie dans un corps qui ne vieillirait pas davantage – et pourquoi ne se mettrait-il pas à rajeunir ? Il relut un dernier paragraphe qui racontait les premiers instants d’un réveil, l’un de ceux où les yeux de l’amante attendent que vous ouvriez les vôtres. Tant d’ouverture lui semblait faire une excellente fin. Pour résumer, c’était l’histoire d’un homme qui se lève un matin et se rend directement dans la salle de bains de l’appartement qu’il partage avec sa compagne, lui s’appelle Jumien et elle Sylvelle, des prénoms peu courants mais Binh-Dû, au fait, ça vient d’où ?
Pour résumer autrement, c’était l’histoire d’une femme qui se réveille le matin et voit sortir de la salle de bains de l’appartement qu’elle partage avec son compagnon... À la réflexion, Binh-Dû revenu au présent se dit qu’il est peu judicieux de résumer un récit court, déjà qu’on ne tranche qu’une petite portion de la dinde, si c’est pour n’en sélectionner que le sot-l’y-laisse comment inciter quiconque à racler la carcasse ? Certes, la métaphore est inepte. Il faudrait concevoir également l’inversion des attentes et des initiatives. Binh-Dû envisage de devenir végétarien un jour, en attendant il s’applique à commander du thé vert dans les établissements de boisson.
(Ça le choque toujours un peu qu’on dise « les cafés », de même qu’il trouve étrange d’appeler « bureau » une pièce dont l’ameublement central consiste en un bureau. Est-ce une complaisance de même nature ? Cela mérite-t-il qu’on en pense quelque chose un peu longtemps, disons le temps de laisser refroidir le thé ?) Il raconte à la jeune femme assise en face de lui un spectacle de théâtre auquel il a assisté quelques jours plus tôt. Une portion de lui-même se détache alors pour s’élever avec les volutes évanescentes de l’eau chaude infusée et surplomber un instant la situation – faut-il tenter de résumer une pièce de théâtre ?
Heureusement ça ne dure pas. La jeune femme assise en face de Binh-Dû est d’une beauté lumineuse, il s’en avise lorsqu’il se tait et qu’à son tour elle lui raconte des choses bien plus intéressantes. Il le sait depuis des années, que cette jeune femme est belle, et passionnante, et généreuse, il l’a su tout de suite. Il sait aussi que sa jeunesse est la qualité la moins déterminante de sa beauté, de cela il est confiant pour les décennies à venir, quand bien même le printemps, de plus en plus précipité, en viendrait à sonner le 20 mars. Il y a des gens comme ça. D’émotion, Binh-Dû renverse un peu de thé dans la soucoupe.

mardi 20 mars 2018

...


Le réveil n’a pas encore sonné, Jumien retarde le moment d’ouvrir les yeux. Il se sent en suspens entre la veille et le sommeil, il n’a pas encore réintégré son corps. Il lui faut quelques instants pour se souvenir qu’il n’a pas dormi dans leur lit. Ses sensations sont faussées, à la fois il ne pèse rien et il est une masse d’inertie en attente que la parcoure l’énergie du quotidien où il lui faudra bien recommencer à se mouvoir, d’un instant à l’autre. Le sentiment d’une présence soudain le fait frémir : Sylvelle se tient au-dessus de lui, son visage tout contre le sien. Son expression est indéfinissable, Jumien cligne des paupières pour y voir mieux, il y a urgence. Dans les pupilles de Sylvelle se reflète un visage imprécis.