vendredi 25 mai 2018

25 mai

Binh-Dû est en pleine dégénérescence dynamique. Au moment de se le formuler ainsi, il comprenait très bien de quoi il voulait parler, à présent cela lui semble quelque peu abscons. Y aurait-il un processus dégénératif qui ne fût pas dynamique ? D’un ordre plutôt agglomératif alors ? L’empilement de strates successives sur la structure, jusqu’à étouffement complet... Ou bien il y aurait à concevoir la distinction entre un dynamisme centripète menant à l’éparpillement fatal et un dynamisme centrifuge qui au final fige la purée dans l’assiette. Binh-Dû se voit bien dans la purée, en danger d’implosion mais aussi dans la désagrégation progressive de ses garde-fous. D’ici à guetter la folie...
Son voisin téléphone sur les marches d’accès à leur terrasse commune, vite un coup de rideau pour l’effacer, leurs regards ont néanmoins le temps de se croiser. Des deux, qui est le plus cinglé ? Qui dégénère à bloc ? Binh-Dû retourne à son écran, il se hâte d’identifier les mots brillants qui défilent de haut en bas, sans doute leur message est-il très intéressant mais il n’en retient rien. Il n’y arrive plus. Il résiste pourtant à son délitement, se concentre : ça parle de bienveillance, d’écoute sensible, de respiration avec le cœur. De politesse, de confiance, d’engagement constructif. Tout va bien, quoi qu’il se passe et de toute éternité. Dans une autre vie, Binh-Dû s’en irait fendre des bûches.

jeudi 24 mai 2018

24 mai


Un suave parfum accueille Binh-Dû alors qu’il passe le seuil séparant la chambre de la cuisine. On dirait que des fleurs ont poussé chez lui durant la nuit mais rien de tel sur l’inox ni sur les tommettes, pas plus que dans les placards. Il va humer l’air de la cour sur le balcon (nulle jardinière, c’est entendu), les arbustes ne répandent que leurs couleurs. Il retourne dans la cuisine, suit plus résolument son nez et se retrouve à genoux devant la poubelle. Quel arrangement subtil mêlant peau de banane pourrie, graines de tomates, noyau d’avocat, citron éreinté, pelure d’échalote... N’en jetez plus, la coupe est pleine !
De retour dans la chambre, il ferme les rideaux pour éviter l’éblouissement du soleil, bientôt les volets contre la chaleur, puis la fenêtre contre le bruit. Ce sera une journée de travail à ne pas mettre davantage le nez dehors qu’il ne vient de le faire. Dans sa chambre l’attend un monde aseptisé parfaitement ordonné sur son écran d’ordinateur. À l’extérieur on ne sait jamais qui l’on va rencontrer. Et pourquoi faire ? Pour quoi subir ? rectifie Binh-Dû qui s’imagine parfois que ses propres détestations ne sont pas de son fait. Entre les zombies, les crétins hostiles et les exploiteurs cyniques, il a le choix des paranoïas.

mercredi 23 mai 2018

23 mai

Avant que de naître, parmi les options il a choisi le parfum de sa propre peau. Un refuge, un accompagnement permanent. À moins qu’on ne l’écorche, mais de cette sorte de vie là, non merci, il ne voulait plus. Binh-Dû voulait d’une vie clémente, pour changer. Sous le soleil, l’immeuble en construction grimpe son ombre, exhalant une mortifère odeur de béton.
            La guerre, même sans arme, reste une tentation. N’importe quoi ferait l’affaire, une assiette à écraser sur un visage le temps qu’en dégoulinent sauces et jus poisseux, une insulte lancée haut et fort, un coude pour bleuir les côtes du répugnant personnage qui s’extraie de son 4X4 tandis que s’empressent ses valets. Oh, la morgue des maîtres du monde...
            Binh-Dû sait bien que sa haine le tuerait aussi bien. Il la convertit en sourire méprisant – mais c’est imiter l’ennemi. Il essaye l’amour du prochain – mais la rupture est consommée. S’il se voyait de l’extérieur, il s’interposerait, il serait l’amour tiers, englobant, détaché. Les portiers reprennent la pose sous la marquise, à leur uniforme ne manque aucun bouton.

mardi 22 mai 2018

22 mai

Le soleil est moins avancé que ne le croyait Binh-Dû en ouvrant les yeux, ou c’est sa vue qui baisse au point de ne plus lire correctement les chiffres jaunes de sa box. Ou c’est ce mal de tête persistant, d’avoir été cogné la veille par un excès de chaleur. De s’être insuffisamment hydraté. D’avoir entendu trop de corbeaux. De n’avoir aimé personne.
L’amour parfois c’est du gâteau. L’amour physique s’entend. Les deux parties sont satisfaites, tout est bien en place. Les initiatives sont coordonnées avec bonheur, spontanéité et sens du rythme. Binh-Dû puise dans la boîte à souvenirs, lesquels ne sont pas tous de première main. Certains souvenirs, il s’est dispensé de les vivre.
Une amie jamais embrassée se souvient quant à elle de promenades dansées dans les rues de Paris. En effet, c'était l'an passé, c'était une précédente éternité. Un été comme celui qui vient. Des images leur resteront, des émotions aussi. Qui se mélangeront à d'autres illusions si réalistes, des exaltations rêvées, une fuite sublime.

lundi 21 mai 2018

21 mai


Il s’excuse, il a laissé tomber un boîtier qui s’est ouvert au contact de la moquette, éjectant trois disques et un triple mécanisme d’attache en plastique et ressorts qu’il n’arrive pas à remonter. La médiathécaire a l’air d’avoir seize ans, qui rangeait un tiroir à côté, elle essaie à son tour, Binh-Dû l’abandonne, penaud. Deux heures après il revient sur le lieu du crime où il avait oublié d’emprunter quelque chose, cette fois il descend au rayon des livres, elle est là, juste dans la travée D à F où il comptait chercher. Plutôt il va se cacher en A à C, il ne voudrait pas passer pour un harceleur, ou qu’elle s’imagine qu’il n’a rien de mieux à foutre que de passer deux heures en médiathèque par une journée ensoleillée. « Merde ! », lâche-t-elle en même temps qu’un livre lui échappe des mains, de l’autre côté de l’étagère. Au moins cette fois Binh-Dû n’y est pour rien.
Qu’est-ce qui a changé depuis ses seize ans, est-il voué à réitérer perpétuellement des métaphores fondatrices ? L’homme aux taille-haies le suit, son outil sur l’épaule, un sac plein de feuilles à bout de bras. Ça sent bon les cous coupés, tout bien normalisé, avec l’espoir de semer son poursuivant Binh-Dû s’engouffre dans une rue perpendiculaire. Tout danger écarté, il rebrousse chemin, les brindilles échappées du sac tracent la route. Un peu plus loin un autre homme promène son chien, s’engage dans une allée. Binh-Dû s’arrête, cherche les oiseaux dans les arbres, regarde les nuages, fait semblant d’hésiter au cas où quelqu’un se tiendrait derrière une fenêtre, attendant que l’homme et le chien aient disparu à sa vue. De retour chez lui, il écrit à l’amie dont il se croit toujours amoureux, laissant les interprétations ouvertes.
Il a six ans, il regarde aux jumelles les seins des femmes sur la plage. Il a quatre-vingt-seize ans, il fait semblant d’être mort dans son lit d’hôpital. Il n’est pas né, il se choisit une peau parmi les options. Il vit seul, il s’endort en respirant dans le creux de son coude.

dimanche 20 mai 2018

20 mai

La hype est-elle affaire de morale ? Binh-Dû veut bien le croire, mais peut-être est-ce parce qu’on pourrait le qualifier de moralisateur. L’idée séduit, toutefois, d’accoler au bon l’agréable. Tous ces gens aux yeux brillants, quel que soit l’effet qui les porte à danser, quels que soient les oublis volontaires dont ils purgent leur conscience, et même en prévision de lendemains défraîchis... donnent l’envie de vivre et d’aimer. Ils sont là au-dehors, en cette deuxième décennie du troisième millénaire après Jésus, ils étaient là dans les années 90 – dont la nostalgie étreint curieusement Binh-Dû qui ne sortait guère à l’époque –, et assurément dans les années 70, et les années 20, et les années folles, et n’importe quelle décennie, n’importe quelle année pourvu qu’on y ait exercé son droit de jeunesse. Tous les danseurs en noir et blanc sont morts à présent, sans parler de ceux d’avant. Mais l’amour est semblable.
C’est une intensité de puissance, un élan dirigé. Binh-Dû hors l’amour pense souvent qu’il pourrait tuer. En toute situation l’opportunisme règne, c’est une tautologie négligée. Ses amis se trouvaient précisément là où il pouvait faire leur rencontre, de même le quidam arrogant qui longe la rambarde du pont. Dans tous les cas nous est offerte la possibilité de se tester au contact de l’autre, qu’on se frappe ou se caresse. Oui, hors l’amour c’est encore de l’amour. Hors de l’autre on en revient toujours à soi. Dans tout ce mic-mac la morale n’est pas sauve, et l’amusement se fait la malle. Sous le couvert des arbres où le soleil ne pénètre pas, la peau des avant-bras se contracte en chair de poule, à la nuit nous tremblerons comme si nous avions vécu notre dernier jour, comme si cette vision de décennies perpétuelles était l’hallucination d’un optimiste. Bien fait pour toi ! Frappe-toi les flancs et saute sur place !

samedi 19 mai 2018

19 mai


   La hype est de toutes les époques, pense Binh-Dû en regardant un film sur la guerre de 14. On sortait des tranchées si l’on avait de la chance, et la hype, on l’observait dans les cabarets de Paris nec mergitur – de loin, même à portée de corps, de loin définitivement parce qu’on était traumatisé jusqu’en ses tréfonds les plus inatteignables.
                La hype, ça se regarde de l’extérieur et ça pleure en dedans. Il y a des femmes aux seins dénudés, il y a des yeux qui brillent, des sourires, des envols de tissus et de chevelures. Le voisinage réprouve, préférant l’ordre et la vertu. La hype était là avant, dans les années dites folles, elle date de cent ans, de mille ans, des sabbats dans les grottes.
                On s’y accole, on s’y étreint, elle sera là entre deux guerres, toujours en attente de la suivante. On y sera nantis – mais les frais sont élevés. À Saint-Germain-des-Prés les trompettes répercutent leurs appels contre des murs concaves, dans les usines désaffectées le beat martèle les organes, en haut des tours de verre les paillettes scintillent et la poudre éblouit.
                Dans les veines coulent l’alcool et d’autres substances, et la soif d’amour, Binh-Dû se souvient, là tout est permis pourvu qu’on reste entre nous, entre personnes de bonne compagnie, dotées d’un minimum d’éducation. Riches aussi, ou qui sachent se vendre avec la manière. La hype est un état d’esprit. L’amour est un tabou qui nous trompe tous, reste la soif.
                Dans les rues, au pied des immeubles, on a sorti des tables. Des gens discutent, un gobelet publicitaire à la main. Certains portent des tee-shirts floqués comme leur gobelet. Des ballons de baudruche insistent à mi-hauteur, voisins, c’est la fête ! Déposez votre gâteau sur la nappe à côté des bouteilles de soda. Le temps se rafraîchit un peu, non ? Mais il ne pleut pas, on ne va pas se plaindre.
                Les zombies d’ordinaire claquemurés ont élargi leur périmètre, avec une audace qui les étonne eux-mêmes, on continue à surveiller les enfants du coin de l’œil. Des fois qu’il y aurait dans les parages de faux voisins ou des voisins indésirables. On fait assaut d’amabilités, d’humour pleutre ou matamore, on étale sa bonhomie ou sa perspicacité.
                On a beaucoup à montrer et à dire, ça bavarde sans temps mort, ça mâchouille, ça avale, ça hausse le ton pour se faire entendre au milieu des autres conversations et des rires. Ça pue l’intégration. Pense Binh-Dû qui s’en revient de la guerre. Là-bas, les bombes que fabriquent ses voisins éparpillent des morceaux de chair et d’os. Ici, les exilés dorment dehors.

vendredi 18 mai 2018

18 mai

Que le premier geste de sa journée consiste à écraser d’un claquement de paumes un insecte volant, voilà qui n’augure rien de bon pour Binh-Dû. Immédiatement en débit de mérites. Dans la salle de bains il médite là-dessus, encore embrouillé par la pelote de rêves désaccordés qui le relie à son lit, d’emblée outré par l’éventualité que ses pulls soient troués.
La trivialité de son existence plaide en faveur du style, sinon qui s’intéresserait à lui ? Le type en costard qui sonne aux quatre sonnettes de son immeuble et patiente sans illusions derrière la grille tandis que Binh-Dû, dissimulé derrière son double-vitrage, décide de ne pas galvauder avec lui le premier mot de sa journée?
Peut-être ne prononcera-t-il aucun mot aujourd’hui. À la radio, un inconnu se raconte, on sent l’effort déployé à édifier sa propre statue. Mais personne ne résiste à l’effritement inhérent à une telle entreprise, par pitié Binh-Dû lui coupe le sifflet. Il ouvre son ordinateur. Ce matin, une amie contorsionniste a repiqué des poireaux.
Elle lui donne des nouvelles mais voudrait les siennes en échange. De quoi réfléchir un moment, parler de quoi, d'amour frustré ? Entre autres choses. Puis c'est la nuit. Binh-Dû fait claquer bruyamment ses mains, une fois, dans le vide. Ses mains sont vides. Ceux qu'on appelle les honnêtes gens dorment. Probablement ses voisins le trouvent pénible.

jeudi 17 mai 2018

17 mai

Binh-Dû a des amies d’une générosité maintes fois démontrée. (C’est d’ailleurs uniquement à lui, doutant de sa propre générosité, que vient cette notion de démonstration, car rien n’est plus éloigné de leur esprit que l’idée de faire preuve de gentillesse.) Que lui passe-t-il par l’esprit, à cette femme également drôle et intelligente (bien entendu, Binh-Dû se flatte lui-même en soulignant la valeur de ses amies), il ne le sait pas trop, en-deçà des sujets de sa conversation. Par exemple, elle ignore ce qu’est le congre. Binh-Dû n’en sait guère plus, si ce n’est que cela se pêche dans les rochers bretons. Il en mangerait bien un filet. Et l’amie dans son assiette à lui en goûterait une fourchetée. Seulement il n’y a plus de congre, un pavé de saumon braisé ferait-il l’affaire ? Oui, répond-elle au serveur, avant que Binh-Dû n’acquiesce.
             Plus tard, au moment de choisir un dessert, l’amie de Binh-Dû lui propose – tropisme si parisien – d’en prendre un pour deux, elle est tentée par la tarte à la rhubarbe. Binh-Dû quant à lui n’a pas vraiment envie de dessert et pas du tout de rhubarbe. Tu es sûr que tu n’en prendras pas une cuillère ou deux ? Binh-Dû est certain de ne pas aimer la rhubarbe, au final la tarte restera sous sa cloche. Il se demandera s’il n’aurait pas pu faire un petit effort. Elle est contente de l’inviter. Ils sont contents de se revoir, depuis tout ce temps qu’elle vit à Londres. Sur le trottoir un clochard titube et s’effondre. Binh-Dû décide que l’homme est saoul, l’amie serait davantage disposée à intervenir. Le long de la file d’accès au train, un panonceau avertit, dessins à l’appui, que les bombes ne sont pas autorisées à bord, même datant de la Première guerre mondiale.

mercredi 16 mai 2018

16 mai


Une journée où Binh-Dû met le nez dehors. Pas seulement à sa fenêtre pour prendre note de la vie du cerisier ; il descend dans la rue, il dérouille les mauvais plis de ses articulations, il s’en va acheter des yoghourts. Toujours tant et tant d’aventures en promesse ! À l’aller son sac à dos est vide mais ses pensées l’encombrent. Au retour, un immeuble en construction a gagné un étage mais on s’en fiche un peu, même si un vieux en casquette s’est arrêté pour inspecter le chantier. Le ciel est rare en ville, on le sait, on bronze moins.
Et c’est tout ? Est-ce bien un ballon que Binh-Dû aperçoit dans la contre-allée jouxtant l’école ? Est-ce bien un chœur d’enfants qui l’apostrophe, invisible derrière la grille sécurisée ? Monsieur, Monsieur ! Merci beaucoup Monsieur, vous êtes très gentil ! tandis qu’il expédie d’un shoot parfait le ballon par-dessus l’enceinte. Est-ce tout ? Dans leurs vies d’enfants réduits à ne jouer dehors que pourvu qu’ils restent enclos, l’interaction est insignifiante. Binh-Dû est un peu vexé d’avoir été vouvoyé et traité de « Monsieur ». Il plonge son nez dans le frigo.

mardi 15 mai 2018

15 mai

D’accord pour le merle qui s’empare délicatement d’une cerise et volette jusqu’au toit pour la savourer à l’aise. Mais pour le pigeon maladroit qui en éborgne une en en laissant choir dix, infoutu de maîtriser les saccades de son cou à ressort ? Et pour le gros monsieur à face de brute qui n’est pas loin d’arracher toute une branche ?
            D’accord pour le moucheron inoffensif que Binh-Dû repêche à la cuillère alors qu’il se débattait à la surface d’un verre de jus d’orange. Mais pour la mite au vol erratique qu’on écrase d’un claquement de mains, dont il ne reste qu’un peu de matière sèche et un zeste de molécules signalant aux larves d’éclore ?
            (Il semble que cette histoire de signal moléculaire soit un mythe, Binh-Dû n’en trouve pas trace sur Internet. C’est une amie qui mangeait des céréales biologiques qui lui avait raconté ça. Par précaution, il se rend tout de même sur le balcon afin de se débarrasser du cadavre.) Les formes du vivant sont épuisantes, soupire l’ermite.

lundi 14 mai 2018

14,5 mai

Une femme superbe marche devant Binh-Dû, il approuve le rythme de ses pas, leur envergure, le léger cambré de son dos, la simplicité fonctionnelle et élégante de ses vêtements, les ondulations de sa chevelure blonde qui lui tombe en-dessous des épaules. Il se déporte pour apercevoir son visage, il la voit de trois quarts face à présent, Dieu qu’elle est belle ! Perdue dans ses pensées elle ne le voit pas, il s’en va. Hier il aurait été comme un petit frère, aujourd’hui il est comme un vieux père. Que s’est-il passé ? Où était-il entretemps ?
Le boulevard s’efface, Binh-Dû croit reconnaître ce carrefour, à droite un pont d’échangeur, à gauche un long mur qui enclot sans doute le parc du château. Mais alors, est-ce qu’il n’y avait pas, juste avant, sur le trottoir d’en face... Elle n’était pas encore arrivée, la nuit tombait, il avait longé le mur en l’attendant, tentant d’apaiser son cœur. Un taxi les avait klaxonnés quand ils s’étaient embrassés. Avant qu’ils n’entrent dans l’hôtel. Il n’y a plus trace d’hôtel, c’était moins de dix ans auparavant. Le président peaufinait son plan de carrière.

14 mai

En ce jour mémorable pour le président de la République, ce dernier rencontre Binh-Dû. Mesure-t-il sa chance ? On dirait que non, il continue d’agiter la main par la vitre de sa berline et de sourire avec ses dents, coucou ! Son regard glisse sans s’arrêter.
Un garçonnet ne s’y trompe pas, qui ouvre grand les bras alors qu’il sait à peine se tenir debout et interpelle Binh-Dû du nom si doux de « Papa ». Un instant, l’influençable Binh-Dû est ébranlé par une telle force de conviction, puis il repart.

Quel est ton fermier ? Binh-Dû se sent libre d’étirer ses bras en arrière, d’amorcer un pas de danse, de prendre par la pelouse fleurie plutôt que sous le couvert des arbres. Le président doit être sur la voie d’urgence, cerné de gyrophares et de sirènes, coincé dans son costume, en route vers le casernement que sa fonction lui assigne.
Le président est un saigneur mais il n’est pas le fermier de Binh-Dû, ils n’ont pas non plus le même fermier. Ils sont tous deux des genres de poulets. Ils sont des êtres humains dans une société. Apparemment Binh-Dû est moins bien loti. Et pas si mal non plus, il a beau avoir été élevé en batterie, le but n’est pas de lui trancher le cou puis de le désarticuler.
On produit les Binh-Dû – disons pour faire simple et rester humble les êtres humains vivant dans la même société que Binh-Dû – non pas pour les consommer mais pour qu’ils consomment. Ils sont rentables en tant que consommateurs. Disons-le autrement encore, ce que produisent les êtres humains élevés en batterie c’est de la consommation.
D'où il ressort que pour échapper à son fermier, Binh-Dû doit cesser de consommer. Finis les abonnements mensuels, reconductibles par accord tacite, les "sorties" moutonnières, les loisirs encadrés, les voyages sécurisés, la quête effrénée du pouvoir d'achat. Merde à tout ça, autant que possible. Le président ne peut en dire autant.

dimanche 13 mai 2018

13 mai

Le temps passe, est-ce un motif d’angoisse ? Binh-Dû dans son lit se retourne, le temps ne passe pas mais dans le temps je passe, c’est terrible ! Le temps est la Terre plate au bout de laquelle on tombe dans le vide. Du bord il se rapproche, à ce qu’il paraît, comme tous ses contemporains, spécialement sa tranche d’âge, ils sont sur les assiettes à dessert et quelqu’un tire insensiblement la nappe. Plus il y pense, plus le temps passe et la nuit avance, sans sommeil, qu’il faudra rattraper. À ce rythme-là il sera bientôt dix ans plus loin, ah je meurs !
Ne s’endort-il pas. Il se souvient qu’il fut dix ans plus tôt et qu’à cette époque l’idée l’avait déjà terrifié. Il se souvient de lui à la moitié de son âge actuel, et déjà il se sentait vieux car il se souvenait très bien de lui à la moitié de son âge d’alors, un Binh-Dû pour qui vivre l’équivalent de toute sa vie déjà vécue paraissait excéder les capacités de perspective, et voilà, il l’avait fait. C’est donc qu’il pouvait le refaire, être deux fois plus vieux. Cela, ce serait être vraiment vieux, vivre l’équivalent de toute sa vie jusqu’alors, qui avait passé si vite.
             Et voilà, c’est fait. Au prochain doublement de sa vie jusqu’ici, Binh-Dû sera statistiquement mort. Dans son lit une fois de plus il se retourne. Lui vient à l’esprit un jeu de bouddhiste sadique, imagine qu’une journée de ta vie dure en réalité une heure. Facile, non, de concentrer la valeur d’une journée en une heure ? Eh bien voilà, tu as une espérance de vie de quatre ans. Imagine que c’est une semaine qui tient en une heure. Tu peux le faire ? Six mois ! Un mois ? Un mois ! Une année ? Trois jours ! Trois jours à vivre et une nuit d’insomnie...

samedi 12 mai 2018

12 mai


Une guêpe s’est glissée sous le jour entre le parquet et la porte de la chambre. À rebours des rayons de soleil matinaux, Binh-Dû ouvre la fenêtre et sort avec elle.
Aux abords de la pépinière d’entreprises un homme d’affaires en costume impeccable lisse ses cheveux gris crantés. Binh-Dû aurait envie de lui rire au nez, vous êtes grotesque ! Devant la pizzeria deux collègues en tailleur déplorent qu’on ne leur donne pas la possibilité de se distinguer. Mais commencez par être moins conformes ! Un jogger crache sur un buisson. Que dirais-tu si je mollardais tes pompes fluo ?! Une femme exécutive rassure son amie s’apercevant dans une vitrine : « C’est parce que tu n’as pas l’habitude de porter des pantalons ». Non, c’est la mesquinerie de vos âmes ! Un adolescent téléphone pour dire où il se trouve et autres inutilités. Mais là où tu te trouves c’est personne, cherche-toi, plutôt !
Binh-Dû passe au-dessus d’un échangeur, guêpe de lui-même, ne cessant de s’empoisonner. Il serait temps de rentrer se coucher.

vendredi 11 mai 2018

11 mai


Peut-on concevoir qu’un des effets désirés d’une baise effrénée soit la venue au monde d’un enfant ? Après s’être efforcé – pour l’homme que n’est pas Binh-Dû – de retarder au maximum l’éjaculation afin de prolonger le coït, après avoir pensé qu’elle allait défaillir de jouissance – l’une ou l’autre femme idéale ?
La question est rhétorique, Binh-Dû manque d’expérience, il a tendance à croire que les femmes font des enfants afin d’obtenir une version ressemblante de leur propre personne. Ou pour dédoubler en modèle réduit, antérieur, l’objet mâle de leur désir. C’est dire qu’il n’y comprend pas grand-chose.
Il est intelligent pourtant. Dans son lit il annote un ouvrage de métaphysique. Il s’endort sur un oreiller de concepts. Il analyse ses rêves alors qu’il dort encore. Il pourrait aimer avec ardeur une femme à la fibre culturelle peu développée, pourvu qu’elle ait des seins comme ci et des fesses comme ça.

jeudi 10 mai 2018

10 mai


Des enfants, il y en a beaucoup dans la ville, certains moins pénibles que d’autres. Celui-ci se fraye un passage entre les jambes des adultes faisant la queue à la caisse du supermarché – il est marrant ! Binh-Dû est d’humeur accommodante aujourd’hui.
Il ne demande pas qu’on lui cède une place dans la file, bien qu’il ne s’y présente qu’avec une bouteille de jus d’orange dans le creux de son bras. Il a choisi parmi les deux files celle qui lui semblait la plus fluide.
Il fait preuve de magnanimité quand vient le doubler un béquillé armé de sa carte d’invalidité et lorsque la caissière quitte son poste pour aller chercher en rayon une barquette de taboulé dotée d’un code-barres lisible.
Une vieille femme aux cheveux orange sourit au moment de payer, afin de signifier qu’elle est aimable et méritante. Un type trapu jette des regards furtifs signalant qu’à lui, on ne la fait pas (la vie est un tas de merde), son poing dans la gueule à quiconque s’aviserait de lui manquer de respect. Deux caissières se parlent en tamoul sans se regarder. Une autre femme aux cheveux orange vaporeux apparaît, qui pourrait être la fille de la première, vingt années disparues on ne sait où, dans l’effroi ?
Tout cela est fascinant, patiente Binh-Dû, qui n’aurait envie d’adresser la parole à personne. Il est de bonne humeur, rappelons-nous. Ils sont hostiles ou craintifs. La dame devant lui conteste le prix de son concombre, il y a une promotion, plaide-t-elle : C’était écrit 1 euro les 2, et 50 centimes l’unité. Ce qui n’a aucun sens, Binh-Dû pourrait lui expliquer le concept de promotion groupée, il pourrait même avancer l’hypothèse hautement plausible que le concombre à l’unité coûte 75 centimes.
Ce serait mal interprété. (Ou trop bien.) La caissière se relève pour aller vérifier au rayon légumes. Une troisième caisse s’ouvre, trop loin pour que Binh-Dû la rejoigne, où se précipitent deux adolescentes entrées bien après lui.
Les clients des autres files évaluent la nouvelle situation, ceux du moins qui ne sont pas déjà morts. C’est alors que Binh-Dû jaillit hors de son équanimité, il pose l’appoint sur le comptoir et sort d’un pas vif avec son jus d’orange.
Dans la rue il lui semble avoir sauvé quelques minutes de sa précieuse existence. Il pense au gamin qui l’a regardé faire, il se félicite de lui avoir fourni un modèle transgressif. Binh-Dû est un héros des temps modernes.

mercredi 9 mai 2018

9 mai


Mère et fille se promènent dans le grand parc ensoleillé, elles sont en pleine discussion éducative : Moi j’aime marcher mais seulement quand il fait beau , quand il n’y a pas de soleil je n’aime pas, explique la mère. Sa fille écoute au bout d’une main, cherchant à comprendre la vérité de ce qui vient d’être dit, et Binh-Dû manque de se prendre le pied dans une racine. Car il n’y a pas ici de vérité à trouver, juste un commandement restrictif, insidieux, malhonnête par finalité : tu ne seras pas heureuse quand tombera la pluie et ton corps n’a pas à souhaiter s’éprouver en-dehors du confort. Binh-Dû arrive au jardin d’enfants où la fabrique d’imbécilité bat son plein, il y a notamment un petit garçon geignard. Mais qui lui a appris à parler comme ça, quels crétins faisant guili-guili au-dessus d’un berceau en prenant des voix grotesques, du même ton qu’ils destinent à leurs animaux de compagnie ? Les gens font des enfants comme ils bouffent des aliments viciés, comme ils regardent la télévision, comme ils consomment (ou non) de la culture, comme ils se font des opinions, comme ils passent le temps, comme ils regardent ailleurs (comme ils ne voient rien). Comme ils ont été fabriqués eux-mêmes, comme ils ont peur de mourir, comme on leur a dit de faire.
Binh-dû est d’humeur massacrante, aucun innocent ne trouve grâce à ses yeux. Pas même lui, qui plaidait dernièrement pour l’abolition des non-dits alors qu’il faudrait au contraire réhabiliter le silence, l’apprentissage de la confiance dans l’incertitude, les secrets indicibles – que tous se taisent, hormis les oiseaux ! Il se souvient d’une amie plus âgée que lui, déesse de son adolescence, qui proclamait sa détestation de la marche à pied, qu’il vente, pleuve, neige ou fasse soleil, heureusement on avait inventé les voitures. Elle le faisait rire, c’était complètement différent, elle ne tentait pas de le convaincre, elle avait un sublime port de tête et il entrait dans ses jeans. Le problème n’est pas dans le non-dit mais dans le malentendu. Ces enfants croient que l’amour leur est dû alors que le destin qu’on leur prépare est d’être rentables. Ils sont déjà des pourcentages dénaturés, sourds à ce qu’on ne leur dit pas. Cette amie savait pertinemment que Binh-Dû était amoureux d’elle, cela se voyait à la façon qu’il avait de ne pas le dire. Il écoutait les disques qu’elle écoutait mais il pensait à elle aussi quand il marchait là où elle ne l’aurait pour rien au monde accompagnée. Le malentendu c’est confondre un non-dit avec un malentendu. Au bout du parc un merle chante.

mardi 8 mai 2018

8 mai

Binh-Dû pourrait raconter l’histoire d’un autre. Quelqu’un qui ne porterait pas de casquette sur sa tête malgré le soleil qui tape, ou qui serait surchargé de muscles, ou qui vivrait dans une grotte et répéterait aux visiteurs un unique mot absurde, ou qui se désolerait d’avoir oublié une fois encore d’aller se promener.
Non, il ne le pourrait pas. Il regarde rire une jeune femme en voiture, assise à l’avant, qui se retourne à demi pour parler avec son frère, tandis que le conducteur fixe la route devant lui – et il sait auquel des trois s’identifier. Les passagers rient ensemble à présent, chacun de son côté, leur plaisir est une indéniable manifestation physique.
Binh-Dû doit réfléchir à la question quand on lui demande s’il a froid, et il n’est jamais sûr de donner une réponse honnête. Non qu’il veuille tromper son monde. Ce serait plutôt le monde qui le met dans le doute, est-ce que j’ai faim, est-ce que j’ai sommeil, est-ce que je m’ennuie ? Il préfère poser que tout va bien, et en conséquence se détendre un peu.

lundi 7 mai 2018

7 mai

« Rien », inscrivit Louis XVI en date du 14 juillet 1989 sur son journal personnel, de même Binh-Dû souverain horloger ne désire pas se faire l’écho d’événements qui le dépassent, le désolent ou l’ennuient, qui marquent son époque sans pour autant mériter qu’on s’y soumette, il considère que le mérite est ailleurs, dans les modestes événements de son histoire unique – et je vous laisse aussi vos chasses et vos conquêtes, à vous qui n’avez pas connu comme moi le sentiment amoureux, à vous qui n’aurez pas connu les femmes que j’aime.
Des traces demeurent cependant, éparses dans des carnets qu’il retrouve parfois au hasard, dépourvus de date et de contexte telle une tentative de brouiller les pistes que nul historiographe ne risque de vouloir retracer un jour, c’est plutôt sa manière à lui de poétiser l’éternité, et la vie moderne continue de s’accumuler en un agencement massif d’impulsions électromagnétiques, des données reçues et offertes, le « rien » est empli de chaleur humaine et de tendresse, Marie-Antoinette savoure une brioche tout juste sortie du four.

dimanche 6 mai 2018

6 mai


C’est un jour par hasard, où Binh-Dû retrouve sur la toile les trois femmes de sa vie. (Non, elles ne sont pas sa mère, sa femme, sa fille, ainsi que le prétendrait un fils-mari-père exemplaire.) Reliées par le désir et l’amour qu’ils partagèrent en couples de bric et de broc. Dans une succession cahoteuse, à chacune sa décennie, la coloration dominante d’une époque, une période de peintre. Se reconnaîtraient-elles ? Se rencontreront-elles jamais ? Une, deux, trois dans le désordre, la première lui envoie par-delà les océans un adjectif ravi, la voix de la chanteuse est arrivée à bon port sur ses ailes d’ange. À la deuxième il tient à rappeler qu’ils s’aimèrent d’une manière exceptionnelle – ce qui n’est sans doute pas si original. Des fois qu’elle aurait oublié, qu’il faille s’en souvenir. Si vivace son amour de la troisième qu’un peu de jalousie affleure, un zeste de sarcasme, Binh-Dû n’est pas un ange. Loin de là. Il dirait aujourd’hui qu’il fut amoureux trois fois. Ou bien une douzaine, comme en une boîte d’œufs compartimentés. Attention, fragile. Compliments. Il secoue au-dessus de la poêle un flacon de fines herbes.

(encore merci à Camille)

samedi 5 mai 2018

5 mai


Au vieux monsieur, Binh-Dû tient la lourde porte vitrée. À la mendiante affalée contre un mur pisseux qui le bénit au nom d’Allah il adresse un franc sourire. À la caissière il souhaite une bonne journée et un bon week-end tant qu’il y est.
Son voisin, il prend soin de le remercier en sourdine puisque les cris des zombies égorgés ont été ramenés à un niveau sonore acceptable. (S’il le remerciait à haute voix, Dieu sait ce qui se passerait !)
L’œuf cassé à côté de la poêle et dont le jaune a séché dans la chaleur de l’inox, il le gratte avec précaution comme il recueillerait une poudre dorée, une épice précieuse à conserver pour le plaisir des yeux dans un ramequin transparent.
Mais il ne fait pas cela, non. Il a passé l’âge des compulsions fétichistes, ou bien il ne conçoit plus l’espace où les réaliser. Il est conscient des mécanismes compensateurs qui le font fonctionner au quotidien. Il a l’air bon comme le pain.

vendredi 4 mai 2018

4 mai

Binh-Dû a tellement hâte que les martinets reviennent dans sa ville après leur périple migrateur qu’il les entend s’égailler dans le ciel, comme apparus soudain au bout d’un couloir de l’espace-temps. Mais il a beau tendre le cou, il ne voit que des nuages, et le vol triste d’un pigeon. Ce n’est pas encore pour aujourd’hui.
D’ailleurs voici qu’une averse s’abat sur les têtes. À l’abri dans la médiathèque, il entend cette fois des cris moqueurs, la cavalcade d’une bande d’adolescents qui insultent le vigile en le traitant de « crâne d’œuf ». Certes il est chauve mais il est surtout noir.
Ce n’est pas si commun. Un petit homme jogge dans les flaques alors que le soleil revient, il est torse nu, son torse blanc impeccablement sculpté, il semble s’agripper aux sangles de son sac à dos à bandes fluorescentes.
Au feu rouge le coureur trottine en surplace, il ne semble pas trop savoir où aller, tel un jouet mécanique. Un semi-clochard le dépasse dans un son d’apocalypse, sa radio portative à la main. Binh-Dû fronce les sourcils, ensuite il regrette.
Chez lui il brise un ramequin en verre sur le carrelage de la cuisine, à genoux il ramasse les éclats. La nuit est tombée. Une mite volette au ras du plafond, comme en redéfinition des pôles. Les esquilles brillent sous la lampe. Il éteint.

jeudi 3 mai 2018

3 mai

La pluie tombe abondamment comme elle le ferait sur les pentes d’une montagne si Binh-Dû s’y trouvait, heureux d’avoir quitté la ville, sous ses pieds il contacterait à nouveau la roche, la terre meuble, les herbes et les fleurs innombrables, dans sa poitrine son cœur battrait plus fort, joyeux par l’effort et de l’espace, il renverserait la tête en arrière pour sentir le crépitement des gouttes d’eau sur sa peau, il serait trempé malgré le poncho imperméable, il rirait de l’inconfort, il se féliciterait d’être parti.
Un escargot en plein milieu de l’allée bitumée avance en dandinant sa coquille fragile, d’un beau jaune pâle, d’une unique spirale, entre deux doigts Binh-Dû le saisit et le dépose plus à l’abri dans le gazon. Un corbeau crève par en-dessous le sac en plastique d’une poubelle publique, sur le trottoir se déversent des reliefs de nourriture synthétique dont l’oiseau se contente. La déchirure du poncho des villes s’agrandit sous l’encolure. De quoi passer la main, extraire un organe, changer de corps et de monde.

mercredi 2 mai 2018

2 mai

L’amoureuse de Binh-Dû s’efforce de ne plus l’être, tandis qu’une autre femme-d’un-autre lui manifeste un certain intérêt. On sent l’accablement, le moral dans les chaussettes, la pluie qui finalement se déverse des nuages en stationnement au-dessus de sa tête. L’ironie de raccroc on peut pressentir, la caisse du chien où revenir se nicher en boule, émettre à intervalles irréguliers de petits sons allongés et plaintifs – regarde-le, je crois qu’il rêve ! Le rêve du chien est le cauchemar récurrent de l’homme.
Mais tout de même, faut-il se réduire à préférer l’une ou l’autre femme-d’un-autre, est-ce de cette contrariété que Binh-Dû veut faire son miel ? (Car autant rêver d’être une abeille et se nicher dans une alvéole dorée.) Le fantasme incestueux est un puissant ressort érotique, bien que là encore il faille choisir. Avant de devenir un vieillard, tendant son corps aux flots de lait émanant de la lune, il se rappelle à l’amour de ses sœurs, elles le rappellent à l’amour qu’il leur voue, et lui-même vestale courbe le cou.

mardi 1 mai 2018

1er mai


Un rouge-gorge gît sur le trottoir sous le cerisier. Binh-Dû reçoit par texto des bises, et les ronronnements d’un chat. À chaque touche enfoncée sur le clavier il écrase une flopée d’acariens. À chaque bouchée de poulet il nourrit des millions de bactéries. Il s’en va rejoindre une amie qui ne saurait en équivaloir une autre. Personne ne remarque son absence dans les cortèges. De fatigue ses yeux pleurent une larme plutôt que sous l’effet des bombes lacrymogènes. Pour la deuxième fois de sa vie il commande un diabolo melon, qu’on lui apporte avec une touillette. C’était meilleur la première fois. La pluie qui devait tomber est restée dans les nuages. Comme c’est jour férié, certains en profitent pour chercher leur équilibre sur une sangle élastique tendue entre deux arbres. D’autres préfèrent travailler le haut de leur corps. Il ne s’agit pas de vouloir devenir mais d’assumer être, à la fois humbles et majestueux. Même un chocolat tiré du percolateur mérite qu’on le hume. L’amie contient en elle de quoi briser un cœur, comme une autre, ou plus humblement de s’émouvoir. Le chant persiste après le chant.

lundi 30 avril 2018

30 avril


Un jour que Binh-Dû marchait les yeux fermés, un gardien de la paix l’interpella. Il tenait à l’avertir qu’au bout de la promenade la grille était sur le point d’être fermée. Binh-Dû remercia et reprit son chemin, au pire il s’envolerait.
Au mieux il sent son cœur se contracter dès que s’élève la voix de la chanteuse qui invariablement à travers les années produit un phénomène lacrymal pouvant s’apparenter à l’érection. C’est si beau, de cœur à cœur.
Il faudrait aussi mentionner les paulownias en fleurs, leur parfum infiniment consolateur. Combien proches parents sont la consolation et la dévastation. Se trouver écartelé entre l’enfance et le regret de ce qui ne sera jamais embrassé.
Car pendant qu’avance le printemps, une chanteuse parmi d’autres court en riant après un mouton. Cela se passe tous les jours, c’est une image terrible. Et Binh-Dû voudrait être le mouton sur l’île, et rire au dépit des égorgeurs.

(merci à Camille)

dimanche 29 avril 2018

29 avril


La foule est faite pour qu’on la fende, siffle Binh-Dû entre ses dents. Rageur face aux gens tranquilles dans leurs beaux vêtements de demi-saison et leur mesquinerie ambiante, désolé face aux plus pauvres et leurs plaisirs frustres. Tous pitoyables, mais les premiers, ceux de sa classe, encore plus haïssables – il est bien placé pour le savoir.
Binh-Dû déteste tout le monde, tel un Dieu maudit. Sur la passerelle en planches longeant l’ancienne voie ferrée, tout en marchant il ferme les yeux, le soleil l’aveugle. C’est l’un de ses pouvoirs divins, à défaut de s’envoler : en confiance, savoir sans voir. Il ne cille pas, il rouvre les yeux dans l’ombre d’un arbre, toujours sur le chemin.
Dans la rue, les voitures roulent au ralenti. L’une d’elle a un pneu arrière presque à plat. Binh-Dû la rattrape au feu rouge, toque à gauche. Une petite fille dans le siège enfant lui renvoie un regard aussi éteint que celui de sa mère au volant. Laquelle ne le comprend pas, vitre descendue de deux centimètres, quand il tente de lui expliquer.
Aimer à nouveau, serait-ce parodique ? Les arbres en ville souffrent mille maux mais la vie pulse dans leur xylème, les hommes aussi font ce qu’ils peuvent, réceptacles inconscients. Le coupé break s’engage dans la bretelle d’accès au périphérique, révélant une plaque d’immatriculation allemande, Binh-Dû reste sur le trottoir comme un mendiant au cheveu sale.

samedi 28 avril 2018

28 avril

De grosses mouches prennent le soleil sur une pancarte expliquant le cycle de l’humus, dans le parc où Binh-Dû chemine parmi les pétales et les samares, attentif à éviter les joggers qui portent avec fierté sur leur poitrail le nom d’une société d’assurance.
C’est curieux, tout de même, qu’elles ne s’envolent pas à son approche. Sauf qu’en fait de mouches ce sont des agrafes métalliques qu’un jardinier pris de folie – un élagueur peut-être – aura plantées rageusement, faute d’un pistolet à plus longue portée pour se défouler.
Qu’est-ce qui a bien pu l’énerver à ce point en cette douce journée printanière ? Les joggers ? La fin irrémédiable et imminente d’un cycle qui le concerne de près ? Sa solitude ? La beauté qu’il vénère et dont il trouve intolérable qu’on la trahisse par de la signalétique ?
Ou bien il ne s’agit que d’une pulsion ludique, chtak, chtak, chtak dans le contreplaqué. (Plutôt quinze fois « chtak », mais écrire n’est pas retranscrire.) Certains arbres semblent pleurer de feuillir à nouveau, comme si c’était parodie désormais.

vendredi 27 avril 2018

27 avril


Le comble de la suspension c’est l’immobilité, théorise Binh-Dû, aux prises avec sa nasse. Il s’envolait au-dessus des falaises, cela faisait longtemps, il aurait aussi bien pu se retrouver à faire des bulles de poisson. Souvent ces derniers temps il rêve d’une grande randonnée circulaire, le tour de quelque chose, dans un paysage grandiose qu’il reconnaît et qui l’attend. Au réveil il cherche à quoi correspondent les images qu’il en a retenu mais c’est contradictoire, la mer, les montagnes. Peut-être un jour dans sa vie éveillée se retrouvera-t-il dans une île escarpée et il saura que c’était en ce lieu-là de toute éternité. Peut-être un jour finira-t-il par déménager, à force de signaux sibyllins ou d’incitations vigoureuses de la part d’amis qui lui veulent du bien. Dix semaines se sont écoulées depuis qu’il a vu celle qu’il aime pour la dernière fois, à fin d’apaisement émotionnel leur communication est interrompue. Binh-Dû se souvient du pacte d’inventivité qu’ils avaient passé ensemble, et même dans l’absence ils acceptaient de s’en remettre à l’imagination des astres. Soudain il lui apparaît que le pacte est gelé.

jeudi 26 avril 2018

26 avril


Il s’est réveillé sous la pluie, le Binh-Dû. Enfin, pas exactement, la pluie tombait sur le toit et derrière les volets, pas dedans son lit. Il avait faim, il s’est souvenu qu’il ne lui restait plus qu’un quignon de pain datant d’une semaine à placer sous une cuillérée de confiture puis à se mettre sous la dent. La boulangerie n’est pas loin. Dans son rêve il ne pleuvait pas. Binh-Dû a mangé des céréales.
Au supermarché, les avocats étaient tous pourris. Même pas besoin d’y appuyer le doigt pour que celui-ci s’enfonce. Au rayon bio, ils avaient meilleure allure, d’un beau vert granuleux. Durs comme des pierres. Le quignon de pain était bio lui aussi, se dit Binh-Dû, en proie à une mélancolie soudaine. Choisir, toujours choisir... Il prit un concombre.
Le téléphone sonnera trois fois. Ce sera d’abord un déménageur empressé de lui communiquer son devis, mais Binh-Dû n’a pas l’intention de déménager. Il sentira un peu de vexation chez son interlocuteur, pour s’être trompé dans la numérotation. Puis une amie, qui tombera sur son répondeur (il payait son concombre). Puis un appel inconnu. Il ira se coucher.

mercredi 25 avril 2018

25 avril


Binh-Dû se perçoit parfois comme le stratège de ses propres déplacements. C’est-à-dire qu’il se fait agir. À son demi-insu. Il  y aurait une machinerie subordonnée à ce qu’on pourrait nommer le Binh-Dû supérieur, lequel donnerait des directions, des commandements même ; et le Binh-Dû inférieur obéirait avec plus ou moins d’efficience, mû par une sorte de directive interne sagace que d’aucuns se précipiteraient d’appeler l’inconscient. Ce qui serait une erreur.
Notons au passage la tendance à la dépréciation qui transparaît dans la notion d’infériorité – tant il va de soi que le Binh-Dû inférieur est également le Binh-Dû apparent. Le voilà donc tel un jouet mécanique avançant avec non moins de vaillance que d’imbécilité dans une direction donnée, faisant tourner à rebours l’unique clef dont il dispose, fichée dans son dos. Et en plus, il tire à droite ou à gauche, hoquette, va se cogner dans un meuble.
Dans le meilleur des cas, ce qui est prévu tend à s’accomplir. Le Binh-Dû supérieur a par exemple conçu une stratégie de l’itinéraire bis, visant à leur faire regagner (son Binh-Dû inférieur et lui-même) la voie royale dont ils furent éjectés aux temps jadis. Hourra ? Attendons un peu avant de crier victoire. Le schéma en obliques se révèle préfiguration d’une nasse où les deux Binh-Dû, de concert, se débattent et crient: « Rendez-moi mes espoirs improbables ! »

mardi 24 avril 2018

24 avril

Que signifie « rencontrer quelqu’un », se demande Binh-Dû. Il y a une expression consacrée, riches en sous-entendus, « j’ai rencontré quelqu’un », ah bravo, félicitations, comme s’il n’y avait pas des milliards de quelqu’uns à rencontrer de par le vaste monde ; ou au contraire comme s’il suffisait d’échanger trois mots et une ébauche de désir avec un(e) inconnu(e) pour prétendre l’avoir rencontré(e). « Tu as rencontré quelqu’un ? » Formidable, cela me fait bien plaisir, mais est-ce à cela que se mesure l’ingéniosité humaine, rencontrer quelqu’un, la belle affaire ! Toujours cette satanée méfiance envers l’autre, qu’entaille à peine la litote du quelqu’un. « Tu devrais voir quelqu’un », entend-on aussi, mais qui, un(e) amant(e), un(e) psy, ne pouvons-nous pas nommer un peu plus précisément l’objet de nos aspirations ? À moins qu’il n’y ait équivalence ? Ou défaut – si nous ne manquions pas tant d’amour, irions-nous voir un psy ? (Et s’agit-il vraiment de voir ? Voire même de parler ? De baiser ?)
Binh-Dû a rencontré une femme attirante, ils sont convenus de se revoir. Ils parleront, ils boiront un verre chacun à une table de café, des « consommations », dit-on. Binh-Dû pense qu’il n’y a pas de limites à son désir de rencontrer de belles personnes sur la planète, il voudrait vivre éternellement, et continuer de ne pouvoir lire tous les livres et de collecter autant de joie qu’il s’en présente. Mais aussitôt se rappelle-t-il à la plus déterminée des lignes de sa main, la tristesse l’assaille, car l’avenir possible ravive le passé impossible. Rencontrer quelqu’un lui apparaît comme une cruelle invitation à ne plus désirer que revienne dans ses bras celle qu’il aimait. La réalité du futur bouscule celle d’hier. Et entre les deux oscille le présent. Un présent qui « ne se refuse pas », ainsi que le serine cette fichue pusillanimité langagière, mais vous n’êtes pas un peu fatigués de contourner sans arrêt la simplicité – au point de refuser le refus ? Acceptez enfin, soyez affirmatifs ! Conclut-il provisoirement.

lundi 23 avril 2018

23 avril


Le voisin de Binh-Dû a invité une copine chez lui, leur degré d’intimité semble déjà assez élevé puisqu’il la laisse manier son joystick tandis qu’il étend du linge sur le balcon. Il lui prodigue des conseils, et c’est force exclamations, rires, moqueries affectueuses, épanchements transitionnels... Conclusion abrupte. Aux jeux de combats mortels, peu importe qu’on ait tranché le cou à d’innombrables guerriers, on meurt aussi à la fin.
Sur la pelouse, des enfants maltraités pleurent d’énervement et de résignation. Ils progressent à grand pas vers la vieillesse, tels enfants, tels parents, d’ailleurs ceux-ci sont déjà tombés dans le puits de leurs principes éducatifs. Il faut les voir, traîner une trottinette par sa poignée sur les graviers, renvoyer le ballon comme des chiens rhumatismaux, faire semblant d’être fâchés, oui on parle toujours des parents. Vouloir être ailleurs. Ne savoir espérer une vie meilleure.
Les vieux ne pleurent pas, ils ont froid malgré le soleil. Au soir tombant ils rentrent chez eux, allument la télévision. Ils se préparent quelque chose pour le dîner, une soupe. Au-dessus de leur tête tournoie un hélicoptère en vol plus ou moins stationnaire, est-ce encore à cause des terroristes ? À qui téléphoner pour se plaindre ? Binh-Dû se demande si au fond des caves on entendrait exploser les bombes.

dimanche 22 avril 2018

22 avril


Il est des visages et des corps qui inspirent à Binh-Dû un sentiment de déjà-connu. Non que les personnalités qui les habitent soient prévisibles, ni même que des souvenirs associés parasitent une relation nouvelle, cela puise plus loin, dans le creuset des compréhensions relatives où la plupart des êtres humains confortent leurs idées reçues.
Il est d’autres êtres qui ne ressemblent à personne à qui les comparer. Ils sont à part, peut-être plus composites que le commun de nous-mêmes. Binh-Dû les scrute avec une attention particulière, où réside la beauté ? se demande-t-il, paraphrasant un Allemand célèbre dont il a oublié le nom. Où réside le désir ? Il finit par trouver.
Parfois il y a évidence, le visage rayonne, le corps est une exultation pour le regard. Ce serait presque trop facile. Binh-Dû leur sourit comme on a tendance à manifester de la sympathie pour ceux que leurs gênes déjà favorisent.  Ce qui n’est pas facile, c’est constater qu’on n’est pas pour l’autre une évidence réciproque. Ou même un bon a priori ?
Ce qui ne serait pas facile, ce serait d’être entouré de multiples évidences simultanées, heureusement pour Binh-Dû, cela ne lui est jamais arrivé. Peut-être y est-il pour quelque chose, finalement, élaborant ses évidences a posteriori, disciplinant ses dilections, choisissant en somme. L’une parmi toutes. Le temps de l’une.
Mais quitte à établir trois catégories différentes de visages et de corps, une quatrième catégorie pourrait bien se frayer son chemin, puis une cinquième, une sixième, une septième, une huitième, une neuvième – oui, Binh-Dû tire à la ligne... Pour en définitive ne plus savoir, comme une souhaitable qualité de regard.

samedi 21 avril 2018

21 avril


C’est le printemps, les bébés trébuchent et pleurent, tombés dans l’aire de jeu. Binh-Dû n’ira pas se risquer sur un toboggan, il préfère poser un pied devant l’autre d’une démarche ample, assurée par l’habitude. Un bébé en question regarde à travers ses larmes par-dessus l’épaule de sa mère, Binh-Dû lui sourit, les pleurs cessent.
Amener un bébé à ne plus pleurer c’est comme faire rire une femme, c’est comme être cause de jouissance. Il y aurait éventuellement un ordre de gratification à définir, mais pourquoi bouder son plaisir ? On pourrait aussi se demander en quelle part nous serions responsables de tel ou tel phénomène concomitant à notre présence.
Simplement Binh-Dû était là au bon moment, du moins à un moment adéquat, s’il y eut action, alors il fut instrument. L’affirmation est rude, son petit côté cynique coince quelque part. Elle s'empêtre, Binh-Dû se dit qu’il n’a jamais considéré une femme aimée comme un instrument propice à ce que s’exprime son amour. Aurait-il dû ?

vendredi 20 avril 2018

20 avril


La quatrième fois, Binh-Dû pénètre dans un hôtel aux lumières ambrées, le réceptionniste consigne son passage dans le registre et l’informe avec une exquise politesse du déroulement de la procédure. La cinquième fois, une voix dans l’interphone informe de laisser le paquet sur la table à gauche dans l’entrée. Il hésite un instant devant la table, il n’y pas âme qui vive mais une autre grande enveloppe qu’il pourrait subtiliser impunément. Quelle disgrâce ce serait ! Il sort comme un voleur. La sixième fois, il pénètre dans un gynécée enchanteur. Tel Ulysse abordant une île prometteuse, il pourrait s’attarder un peu, prendre le temps de croiser chaque sourire, mais non, il y a encore de la route à faire. La septième fois, le concierge dans son réduit paraît abasourdi qu’on vienne le déranger, et pourquoi, pour une histoire de livre, qu’est-ce que c’est que ça un livre ? La huitième fois il est accueilli comme un prince dont la venue honore les lieux. On se lève pour venir à sa rencontre, on lui offrirait bien une légère collation s’il ne devait repartir. La neuvième fois il doit franchir des grilles de quatre mètres de haut, heureusement un petit soldat le fait profiter de son badge. À l’intérieur de la forteresse, une mutante au sourire virtuel, parfait avatar d’elle-même, répond à coté de ses questions.
Peu importe, la mission est accomplie. Neuf avis valent mieux qu’un pour se faire une idée qui sera toujours moins valable que si l’on en avait sollicité dix. Et si même neuf réponses n’en font qu’une, ce ne sera pas probant. Binh-Dû se dit qu’il a contacté là un grand secret de l’existence – que n’aima-t-il ainsi, il se serait épargné bien des raisonnements douloureux, des constats malheureux. Au lieu de ça : une de perdue, dix à perdre – et on s’étonnera qu’il ait l’air mélancolique...

jeudi 19 avril 2018

19 avril


La première fois on lui désigne le comptoir, Posez ça là, lui est-il intimé d'un coup de menton. Là ? hésite-t-il, étonné que le réceptionniste, un colosse aux allures de vigile, ne se risque pas même à tendre une main. Sur le comptoir, il y a des petits tas de courriers.
La deuxième fois, la porte qui donne sur le boulevard est fermée, le digicode obtus. Une plaque annonce que l’accès est interdit aux démarcheurs et aux quêteurs, rentre-t-il dans une de ces catégories ? Il attend que quelqu’un sorte pour pénétrer dans l’immeuble.
La troisième fois, on se croirait dans un aérogare tellement le hall est vaste. Il ne serait pas étonné que retentisse un carillon au plafond tandis qu’il avance vers l’hôtesse, très professionnelle. Pour se déplacer elle utilise un sourire et une chaise à roulettes.
Ainsi Binh-Dû revient de sa première journée avec en tête l’image d’un colis suspect qui voyagerait en classe affaires dans un avion sans passagers. La métaphore n’est peut-être ni des plus heureuses ni des plus pertinentes mais elle donne des ailes à ses chevilles.

(à suivre...)

mercredi 18 avril 2018

18 avril

Les bulles de liquide vaisselle planent paisiblement autour de Binh-Dû, quand l’une se rapproche il tente de l’attraper avec son éponge. Manière peu économique de faire la vaisselle si l’on considère que l’économie de savon réalisée ne compense pas l’écoulement inutile de l’eau durant le temps du geste. Est-ce de l’air-vaisselle ?

Parmi la grenaille se trouve une pomme de terre en forme de cœur, ce n’est pas un hasard puisque Binh-Dû l’a choisie dans le cageot. Qu’elle se soit développée ainsi est peut-être de l’ordre du hasard, bien qu’il soit délicat de convoquer cette notion dès lors qu’il s’agit de l’existence des choses et des êtres. Elle aussi sera fendue en deux avant de rejoindre la poêle.

Il y a de quoi pleurer. Les yeux picotent. La bulle ne donne pas signe de son prochain éclatement, le cœur semble bien assuré sur ses deux ventricules. Et pourtant... La nuit, Binh-Dû est tout près de se réveiller, ses paupières soudées interdisent les larmes, tout son visage lunaire se plisse dans l’imminence de la fin du monde.

mardi 17 avril 2018

17 avril


Binh-Dû un jour ne sera même plus Binh-Dû. Il sera une essence invisible et indicible. Non plus qu’il ne dira « je » on ne dira « il ». Quelque chose, d’informel, regardera le ciel et du ciel contemplera, en une union relâchée, exempte d’attentes et d’illusoires temporalités – même si pour le plaisir des sens il y aura encore des jours et des nuits, des aurores et des crépuscules. Le plaisir de qui, de quoi, les sens de qui ? Le plaisir d’essence bien sûr, et ça rigolera dans les nuages.
Pour l’heure, il tape un message sur son téléphone. Toujours ébahi par l’apparence d’intuition humaine contenue dans le cerveau minuscule de cet objet qui, à une centaine d’années près, semblerait rien moins que magique. Binh-Dû voudrait inscrire « le », mais ce qui lui est proposé d’office est « je ». Il voudrait écrire « ne », et « me » s’affiche. Est-ce l’ego qui s’accroche, insistant ? Est-ce transsubstantiation si lorsqu’il tape « cidre » apparaît « bière » ?
Binh-Dû aimerait qu’on lui témoigne un minimum de respect. Son voisin, par exemple, en haussant le volume de sa chaîne, lui manque de respect. C’est même du mépris, à ce niveau-là. Binh-Dû lui dirait, S’il y a une chose que je n’admets pas, c’est le mépris. Et il ajouterait, D’ailleurs qu’est-ce que c’est que ce bruit, sûrement pas de la musique, il faut être débile pour écouter ça, tu as de la bouillie dans le crâne, tu es une merde, tu es irrécupérable.

lundi 16 avril 2018

16 avril


« À l’hôtel, on s’occupe de toi », soupire une femme en passant sous les arbres sans les voir, son regard minimal est fixé devant elle comme un faisceau de phares qui n’ira pas baguenauder sur les côtés. Il fait grand jour, les réverbères gaspillent leur énergie en un vague souvenir de lumière jaune, à peine ce qu’il faudrait pour ne rien heurter devant soi. Le mari est un angle mort, une présence à portée de bras, un déhanchement jumeau et fatigué, jambes droites, jambes gauches. Elle ne le voit pas, n’entend pas davantage – son mari ne trouve rien à répondre mais les oiseaux si, elle ne les entend pas. Elle ne respire pas le parfum des fleurs. Sa respiration semble accaparée par l’amertume et les infaillibles déceptions. Son mari entend-il, lui, à quel point il n’est qu’un homme de circonstances ? S’il n’était pas là, elle penserait à l’identique, voix rentrée. S’il n’était pas son mari, un autre aurait aussi bien ou mal fait l’affaire. Ce qu’elle veut, c’est que « on » s’occupe d’elle. Quelqu’un qui doive s’en charger par contrat – social, marital ou de servitude. N’importe qui. Au besoin on le paie. Le « on » qui paierait, guère plus incarné que le « on » acheté, est ce « toi » qui n’ose se dire « moi ». Que quelqu’un s’occupe de moi ! Binh-Dû se croit plus exigeant.

dimanche 15 avril 2018

15 avril

Certaines personnes accumulent les soucis avec une telle insistance qu’on peut se demander si elles ne subissent pas une loi imparable, telle celle qui veut que les fleuves s’écoulent dans le sens de la pente. La raison des lois n’est pas toujours limpide, bien sûr on peut vouloir qu’elles servent à maintenir un ordre des choses préférable à un autre et surtout au désordre. Mais longtemps les humains ont vécu sans connaissance scientifique du cycle de l’évaporation. Ils priaient le ciel pour qu’il pleuve ou qu’il cesse de pleuvoir. Les soucis accablants ont peut-être pour raison de reporter à plus tard la résolution de problèmes plus fondamentaux.
Binh-Dû évoque peut-être « certaines personnes » pour éviter d’être plus précis, voire de considérer sa propre situation. Il possède un talent éprouvé pour la procrastination. De plus, il écrit (façon de retarder l’avenir) ! Ce qui s’accumule ne peut être qualifié de soucis, à peine d’occupations, il s’agirait plutôt de réflexions. Comme dans un jeu de miroirs où l’on se perd à se voir partout, non seulement démultiplié mais inversé, où l’on ne sait même plus distinguer sa gauche de sa droite – et si je lève ma main droite, n’y aura-t-il pas un moi-même qui, tout en me regardant bien en face, se mettra à lever sa jambe gauche ?

samedi 14 avril 2018

14 avril


« Ce sont les nouveaux billets de 50 euros ? » remarque la caissière du magasin bio, « J’ai pas fait gaffe », répond Binh-Dû. Il sourit gentiment, rassemble ses courses, empoche le change, sort. Comme il aurait pu se montrer spirituel à partir de cette situation, par exemple regretter de ne pouvoir parler de son billet au pluriel, ou suggérer que sa nouveauté lui donne plus de valeur monétaire... À la réflexion, mieux vaut sans doute qu’il n’y ait pas pensé à temps. Le grand frère de la caissière n’employait probablement plus l’expression « faire gaffe » quand elle l’admirait pour sa façon de secouer la tête sur le Smell Like Teen Spirit de Nirvana, ni même son oncle qui doit avoir l’âge de Binh-Dû, n’a presque plus de cheveux, et s’est moqué quand il a appris qu’elle rejoignait une coopérative de « bouffeurs de graines ». Auparavant, Binh-Dû s’était rendu au supermarché, il avait eu la chance d’y croiser cette autre caissière qui est charmante elle aussi, qui le regarde bien dans les yeux et lui donne du « Monsieur » avec un zeste de gravité énigmatique depuis une quinzaine d’années. Elle est devenue manageuse caisses, on la voit moins souvent. Cette fois ils se sont dit « Bonjour ». Elle a ajouté « Ça va ? », à quoi il a répliqué « Oui, merci, et vous ? » Il se souvient encore d’avoir dit « Ben oui », mais peut-être était-ce un autre jour.

vendredi 13 avril 2018

13 avril

À son lever, Binh-Dû lit l’histoire du moine qui veut sauver du temple en feu une statue de Bouddha qu’il charge sur son dos, si grande qu’elle reste bloquée en travers de la porte, rien à faire, tirer, pousser, lui pourra s’échapper mais pas elle. (Et l'on voudrait persister à parler du Bouddha en disant "elle", d’abord en vertu de la féminité du sourire, ensuite en raison du désir ardent du moine de garder la statue au plus près de lui.)

Il n’est pas question de volonté et de désir dans cette histoire, il y a beaucoup de choses dont il n’est pas question ici. En fait, toutes les questions relatives à cette histoire sont des chausse-trappes, des réduits aux portes trop étroites.

Dans la journée, Binh-Dû s’en va prendre livraison d’un colis en attente, dont le poids rend hasardeuse l’entreprise de ligotage à l’extérieur de son sac insuffisamment grand, puis le hissage du sac, alourdi du carton, sur ses épaules. Ainsi chargé Binh-Dû se promène le long du canal, à pied, à vélo, il va au cinéma, il rentre chez lui à la nuit. (Le colis renferme des objets qui lui sont précieux mais ce n’est toujours pas la question.)

jeudi 12 avril 2018

12 avril


De dos par rapport à Binh-Dû qui s’approche, un homme très grand en long manteau de cuir téléphone en marchant. On n’entend pas encore ce qu’il dit mais le dessin d’une tête de mort ressort nettement sur le cuir de vache. Le col est relevé, la nuque de l’homme inclinée, la peau de son crâne est nue. Que peut bien dire la mort au téléphone, Binh-Dû tend l’oreille : « Ici tout est tranquille... Tout le monde se connaît... C’est une ambiance de petit village... »
Voici ce que décrit l’homme d’une voix douce. Au tournant de la rue une porte de garage privé se soulève dans un chuintement huilé, accompagné du clignotement rassurant d’une loupiote. Les oiseaux chantent dans les arbres, le ciel est uniformément bleu. Les dioxydes de carbone et les particules fines sont à des taux de concentration  remarquablement bas. Un hélicoptère de la gendarmerie tourne paisiblement ses pales à moyenne altitude.
Binh-Dû se hâte de rentrer chez lui. Il ouvre la fenêtre mais ferme les rideaux pour se protéger de la réverbération du soleil sur les murs beiges des bâtiments qui l’enserrent. Ainsi il entend moins la résonance des conversations Skype du voisin d’en-dessous, lequel n’ouvre jamais ses volets ni de jour ni de nuit. Quand le voisin sort de chez lui, il veille à rabattre la capuche de son sweat par-dessus les gros écouteurs de son casque. Mais quoi que nous fassions, nous ne nous pardonnerons pas notre imprévoyance.

mercredi 11 avril 2018

11 avril

Binh-Dû a l’ambition de récupérer son ventre d’origine. Celui-ci s’était éclipsé en douce, sans doute passant par le nombril, remplacé par un bourrelet. Reviens ! lui intime Binh-Dû, parlant sur le souffle au long d’une séance d’abdominaux. Il faut que tu aspires ton ventre à l’intérieur, lui a conseillé une amie qui a accouché il n’y a pas si longtemps de cela. Drôle d’image, autant que celle d’une tablette de chocolats. Binh-Dû trébuche dans son décompte, il inspire à contretemps. Penser aussi à garder le dos droit, cela fait beaucoup, cela suffit pour aujourd’hui.
Au soir, le ventre est revenu sous le bourrelet. Une présence nichée au creux du pneu, qui tire sur les muscles, Binh-Dû grimace un peu en riant – il bouge ! Il est vivant ! Ce sentiment d’être mû de l’intérieur, Binh-Dû l’avait perdu, maintenant il va pouvoir respirer pour deux à nouveau, soutenir son pas, courir qui sait ? En une souple translation de barycentre. Son cerveau reptilien à nouveau dédoublé, est-ce que cela se voit déjà ? Binh-Dû déboutonne sa chemise, bof. Un gargouillis familier, timidement, se manifeste.

mardi 10 avril 2018

10 avril


Est-il un nombre restreint de femmes idéales pour l’homme idéal que serait Binh-Dû ? La question ne peut être posée qu’en période de disette amoureuse, elle paraîtrait grossière autrement. Il y aurait toujours moyen de se rattraper, en assurant que le nombre ne fait rien à l’affaire, que ce n’est pas tout d’être idéale, encore faut-il être idéelle, et autres noyages de poisson. L’amour échappe, la preuve est à trouver dans une photographie mythique du profil droit de Barbra Streisand.

On cherche toujours. Tu es le miroir de mes yeux ne signifie rien de probant si ce n’est un certain narcissisme.

Binh-Dû n’est pas tous les « on » du monde et « on » n’est pas Binh-Dû, la cause est entendue. Mais ses mains caressèrent nombre de seins adorables (et ses yeux, sans se vanter, par l’invite rêveuse d’un décolleté.) Autant croire que reste à rencontrer le corps jamais encore connu, et l’esprit, et l’âme, et les configurer en fantasme absolu. Jusqu’à la faire advenir un jour, cette trinité unie, avec quelques défauts de conception charmants, tellement humains. Alors, on en reparlera.

lundi 9 avril 2018

9 avril


La terre est craquelée par manque de pluie, si Binh-Dû focalise son regard à ses pieds il peut se croire en Afrique. Un VTTiste le frôle en ahanant, courbé sur sa machine. Sur les pistes du Dakar il n’y aurait eu aucun survivant. Plus le VTTiste s’éloigne, plus il ressemble à un zébu bossu (Binh-Dû plisse les yeux face au soleil).
Les arbres laissent encore filtrer les rayons obliques, de jour en jour leur feuillage s’épaissit. Ce déploiement végétal est imperceptible à l’œil nu, mais on peut le percevoir en déployant ses narines. Surtout à l’approche du soir, la nuit même est enivrante, et à l’aurore ? À l’aurore, Binh-Dû dort. On n’en est pas là. Il se dirige vers le palais de marbre rose.
Tant de beauté créée par de si odieux personnages. Deux couples élancés le précèdent à présent dans les rues. Ils sont grands d’être bien nés (dit-on). Bien nourris, bien vêtus. L’une des femmes balance les épaules en marchant, lentement, dans une parfaite synchronisation avec ses hanches. Binh-Dû en tomberait amoureux.
Comme de cette fille à l’époque du collège dont la nuque exposée était un paysage de steppe où elle-même était léopard femelle. Ce n’était pas sexuel, c’était corporel. La lune est pleine avant même que l’obscurité soit faite. Où que Binh-Dû se tourne, elle lui indique la direction. Il vient de comprendre le secret de la Joconde.

dimanche 8 avril 2018

8 avril


Binh-Dû aimerait que rien ne disparaisse jamais de ce qui lui plaît. Souhait immature, il en est conscient. Les publicités promettent de l’illusion à crédit, un perpétuel renouvellement de l’éternité. On veut les croire, tous autant que nous sommes, à des degrés divers, comme croire en un dieu susceptible, ou un sorcier imprévisible. Internet est devenu dieu  sorcier, mais dans la toile sans cesse plus étendue à mesure que s’expand l’univers sont dissimulés des trous noirs. Par où se réaffirme la mortalité.

Déjà deux moustiques s’en viennent vrombir entre les quatre murs de Binh-Dû. Ils sont en avance, non ? Il laisse les fenêtres ouvertes la nuit, il a trop chaud sous la couette. Une révolution orbitale a été rondement menée, une fois de plus, pour aboutir à ces retrouvailles : bientôt mai, l’été, les vacances... Avant d’envisager à nouveau l’automne. Binh-Dû pourrait s’offrir aux piqûres mais pour cela il lui faudrait être mature. En deux précis claquements de mains il retarde la progression du temps.

Car distinguer la sensibilité de la sensiblerie n’est pas seulement une prise de position esthétique. Que se passe-t-il lorsque Binh-Dû pleure devant les vrais-semblants d’une actrice de cinéma, est-ce regret des amours perdues, gratitude non moins éperdue, reconnaissance de fraternité ? Ou bien est-ce de plaisir comme un impromptu sanglot de jouissance ? Et pourquoi essuie-t-il ses yeux d’un revers de main, pourquoi cette défiance face au jugement qui pourrait germer d’un épanchement de tendresse lacrymale ?

samedi 7 avril 2018

7 avril


Binh-Dû traverse la place, un homme assis sur un banc le regarde. Le genre de bonhomme autour duquel viennent picorer les pigeons, qui se tient lourdement voûté, les jambes écartées, les mains réunies devant soi en un double poing ballant, doigts entrelacés. Vêtu ainsi qu’on subodore une odeur, avec un haut de survêtement dézippé et des écrase-merde dont les coutures ont commencé à lâcher. Un air de rancœur sur le visage. Binh-Dû ne voudrait pas donner l’impression d’une réprobation ou d’un mépris de classe, aussi feint-il de s’intéresser indifféremment aux pigeons, au bar PMU en face, au bus qui passe. Mais à mesure qu’il se rapproche il ne peut s’empêcher de revenir au nez de l’homme, un véritable pif, doté d’une pustule rougeâtre, comment s’est-il fait ça, l’alcool, une bagarre, un insecte ? La question semble se résoudre lorsque Binh-Dû évite de justesse un syrphe ceinturé en vol stationnaire. Sauf que les syrphes ne piquent pas. En revanche, regarder les piétons qui traversent la place faire à mi-parcours un petit bond affolé justifie bien de s’asseoir sur un banc.

À même le trottoir, des personnes plus ou moins irrégulières (selon un lexique policier) proposent à la vente des articles divers, chaussures, postes de radio, coques de portables, portefeuilles vides, pacotille... Près de la bouche d’aération du métro sont exposés des bijoux sud-américains sur une nappe en tissu jaune, facile à replier en baluchon. L’un des vendeurs négocie avec les clients potentiels, l’autre inspecte les environs. Vient les rejoindre un troisième homme, à petites foulées sur ses gros mollets. Il est en short, il continue à sautiller d’un pied sur l’autre tout en discutant avec ses amis, ils rient. En plus du short, il porte un coupe-vent en matière synthétique, tout froissé sur son dos. Plus haut on arrive au cou épais, à la nuque, au crâne nu et bosselé. Binh-Dû fait semblant de s’intéresser aux cartes postales à cinquante centimes l’unité, quatre euros les dix, en réalité ce qui le fascine est la cohérence hasardeuse établie entre le froissé du coupe-vent et le plissé de la peau crânienne.

Tout en marchant, une amie lui raconte un poisson d’avril dont sa belle-mère a été la dupe. Binh-Dû se souvient de l’expression désuète « mise en boîte », ses pensées divaguent, par lesquelles un poisson en boîte a de grandes chances d’être une sardine. Il prend garde à ce qu’aucun véhicule ne les renverse. Mais il écoute avec intérêt, c’est une bonne histoire. Les rues sinuent, difficile de marcher droit. À un embranchement, dans le souci de ne pas interrompre son amie, Binh-Dû lui demande par geste si le meilleur itinéraire passe par la rue à droite en biais ou par la rue à gauche : de la main il indique la voie de droite puis celle de gauche, en un mouvement de nageoire interrogatif. Simultanément son amie explique que la belle-mère est d’un tempérament assez fluctuant : de la main elle balaie l’espace devant elle, de droite à gauche. Comme un parfait unisson de pensée.

vendredi 6 avril 2018

6 avril


Simple comme quelque chose qui échappe, simple comme le flux qui emporte et attire de même, par la vacance dégagée, la possibilité d’une nouvelle présence, simple comme l’idée reçue qu’à vivre en solitaire on ne se perçoit plus, simple comme un dos courbé qui s’étire lentement puis se déploie telle une paire d’ailes pour finalement permettre que s’envolent du rocher nos mélancolies, simple comme cette autre photographie envoyée par l’amie photographe, prise une semaine plus tard, où Binh-Dû se découvre telle une version idéale de lui-même.
Il pourrait s’afficher en fond d’écran, chaque matin se conforter à une vérité immuable, flatteuse et rassurante – ce qui n’aurait pas davantage de pertinence que le rituel voulant qu’il vérifie au réveil si c’est toujours lui qui jette un regard circonspect dans le miroir. La vérité d’une photographie n’a d’immuable que son instantanéité, pas de quoi prolonger ad vitam aeternam un effet rassurant, quant à la flatterie elle est imposture par nature, autant pour celui qui l’énonce que pour celui qui la reçoit, en l’occurrence un seul et même Binh-Dû.

jeudi 5 avril 2018

5 avril


Il rêverait que soit possible de rester un jour de plus dans le complexe, tous les commensaux repartis. Pour ce qu’il partageait avec eux... La sardine peut bien attendre un peu dans sa conserve. Il ferait sa proposition tout en caressant d’un doigt léger la tendre pliure d’un coude. Je vais me renseigner, lui serait-il répondu, et il saurait avoir obtenu gain de cause.
La cause est entendue, en effet, sans qu’il soit nécessaire de la plaider. L’abstraction est de mise, ainsi qu’on se retire progressivement : derrière l’événement s’efface l’individu. Le canard n’est plus que lamelles effilées attendries d’une compote cidrée, la chaise est un concept d’équilibre trompeur si l’un de ses pieds cardinaux tend à se dérober.
Au tournant du cercle l’événement redevient l’individu. La séparation, par exemple, est une histoire que Binh-Dû raconte, laquelle fait écho à celle vécue par l’amie qui se tient assise face au bord opposé de la table, il y a des choix particuliers dans leurs assiettes. Une envie de réconfort hivernal ou de mélange sucré salé. Tout ceci est très simple, en réalité.

mercredi 4 avril 2018

4 avril


C’est pas grave, répétait l’homme comme un mantra, et de fait, dès lors qu’on a survécu à un génocide, les contrariétés du reste de la vie ne paraissent pas mériter qu’on s’y désole outre mesure. On s’adapte, on continue à s’acclimater tel un palmier en exil, on tire son temps comme une peine, longuement, sans se presser.
C’est le moment pour Binh-Dû d’être Binh-Dû. En butte à un vague à l’âme conjoncturel, d’un côté plus humain, d’un autre plus distant. Il y avait une femme qu’il aimait et qui l’aimait, et c’était bon. Cela faisait du chaud au cœur. Mais vient à présent le jour de la rupture – amoureuse –, d’une amoureuse rupture.
Sur l’échiquier un pion s’est avancé sans qu’il y ait de retour possible – définition possible du mouvement. Regret de la partie courant au mat ou à la nulle perpétuelle ? Binh-Dû en tant que tel ne ferait aucun commentaire, il observerait, serein. Il sourirait même, si on lui demandait si l’affaire est douloureuse.

mardi 3 avril 2018

3 avril

L’homme n’a pas d’âge, on voit le vieillard et on distingue l’enfant. Il raconte en souriant, il pleure, il dit qu’avant il pleurait chaque jour, là ça va mieux. Avant, on comprend que cela recouvre une quarantaine d’années, depuis qu’un père a disparu alors que l’enfant, puis l’homme, espérait toujours qu’un jour il réapparaîtrait. Le vieillard aura définitivement cessé d’attendre.
Au tout début, Binh-Dû n’était pas certain d’avoir bien entendu le sanglot dans la voix, parce qu’il y avait un sourire par-dessus. Il était difficile de savoir à quoi s’en tenir face à un visage si instable, proprement décomposé. Binh-Dû s’était senti en sympathie, peut-être après tout suffisait-il de fréquenter des Orientaux pour se trouver à d’autres humains semblable.
L’homme dit qu’il est un peu de là-bas et un peu d’ici, il mange du fromage et il boit du vin. Voilà, ça diverge à nouveau, pense Binh-Dû qui ne boit pas de vin. L’homme dit que « c’est quand même un bonheur que quelqu’un nous appelle papa », il ne va pas se remettre à pleurer, si ? « Mais c’est pas grave », conclut-il, et Binh-Dû qui ne désire pas être père a le cœur qui se serre.
La vie, faite de circonstances, peut durer longtemps. Il est d’immortels chagrins qui donnent aux hommes l’apparence du divin. À force de métaboliser son désespoir on en devient momie de son vivant, les cheveux noirs un peu trop longs sur la nuque, mais il y a de la beauté aussi dans le ralentissement des électrons. Une petite brise fait s’envoler les pétales du cerisier.

[merci à Claire Simon pour l’inspiration]

lundi 2 avril 2018

2 avril


Binh-Dû se coule dans la vallée refleurie, il foule au pied les pissenlits et les pâquerettes. Il y en a des milliers, presque autant que... À quoi comparer un pissenlit de la vallée de Bièvre sans risque d’être mièvre ? De loin les pâquerettes forment manteau de neige. Tant et tant de fleurs –  pour ne rien dire des brins d’herbe – qu’il est impossible de ne pas marcher dessus. Elles s’en remettront. Les gens tout autour, ces non-semblables, ont le pied lourd. Ils sont pour la plupart indésirables mais cohérents (ce qui devrait susciter un minimum d’admiration).
Il y a toutefois des exceptions, il ne sait plus trop à quoi, l’indésirabilité probablement : une jeune femme alerte courant d’une foulée leste, on la suivrait des heures – encore faudrait-il en être capable ; deux garçons qui jonglent comme s’ils s’y étaient entraînés sur la lune, une petite fille qui envoie son ballon dans un fourré ; une dame très âgée à la nuque courbée vers le sol au point de n’avoir plus de visage, elle avance vaillamment en s’aidant d’une canne. Binh-Dû, sur ses deux jambes, feinte avec son unicité.